Interview menée par Mona Es Said auprès de M. Hanna El Amil, président de la Municipalité de Rmeich 20 avril 2026

Depuis cette interview, des convois de vivres affrétés par différents organismes et parfois accompagnés par le nonce apostolique ont pu passer après avoir obtenu des autorisations âprement négociées (et souvent refusées) avec les diverses forces armées sur place. Mais ce passage est toujours aléatoire. Le problème reste entier en ce qui concerne l’évacuation de malades et la libre circulation des habitants. En témoigne la récente frappe de drone qui a tué un père de famille et ses deux enfants revenant d’un examen universitaire sur leur route de retour à Qlayaa.
Sud-Liban : trois villages coupés du monde lancent un SOS
Au Liban-Sud, trois villages chrétiens, Rmeich, Debel et Aïn Ebel, sont aujourd’hui totalement isolés. Depuis début avril, plus personne ne peut y entrer ni en sortir. Les routes sont bloquées, l’aide humanitaire arrive au compte-gouttes et les habitants manquent désormais de tout, des produits alimentaires aux soins médicaux. À Rmeich, Hanna El Amil, président du conseil municipal, a lancé un appel urgent pour l’ouverture d’un corridor humanitaire permanent permettant l’acheminement de l’aide.
Q : Quelle est la situation à Rmeich aujourd’hui ?
R : Nous sommes complètement isolés depuis début avril. Personne ne peut entrer dans le village ni en sortir. Toute la région est bloquéeet coupée du reste du pays, et l’aide humanitaire n’arrive pas. Un convoi de la Croix-Rouge internationale et libanaise a bien réussi à envoyer quelques aides, mais elles restent très insuffisantes. Aujourd’hui, la situation est devenue extrêmement critique. Beaucoup de produits manquent : il n’y a plus de lait pour les enfants, plus de farine, plus d’eau potable, plus de produits d’hygiène, ni même de papier toilette. Tout est en rupture, y compris les produits alimentaires de base. Les supermarchés et les épiceries sont vides. Nous faisons face à une situation très grave, voire catastrophique. Aujourd’hui encore, une jeune fille qui devait être hospitalisée est en danger. Nous avons contacté la Croix-Rouge internationale et libanaise pour qu’elle soit évacuée, mais jusqu’à présent, ils n’ont pas pu atteindre le village pour la transférer vers Beyrouth.
Q : Pourquoi n’arrivent-ils pas à accéder à Rmeich ?
R : Ils n’ont pas obtenu de permission jusqu’à présent car il faut demander la permission au “mécanisme”. Tout passe par ce “mécanisme”. Sans autorisation, personne ne peut entrer ni sortir. [Le “mécanisme” dont il est ici question est la demande qui doit être
formulée auprès de la commission composée de représentants des forces armées et des ministères concernés]
Même la Croix-Rouge ne peut pas entrer librement, alors qu’en principe, la Croix-Rouge internationale devrait pouvoir accéder à la zone via un corridor humanitaire. Mais cela ne leur a pas été permis. Nous lançons un appel urgent. Nous demandons l’ouverture immédiate d’un corridor humanitaire permanent. Dans toutes les guerres, ce type de passage existe pour permettre l’acheminement de l’aide. Aujourd’hui, il n’y a toujours aucun accord en ce sens, et la situation continue de se détériorer.
Nous appelons, à travers vous, à l’ouverture de ce corridor afin de permettre l’entrée des aides alimentaires, des médicaments, ainsi que l’accès de la Croix-Rouge internationale et libanaise. À Rmeich, il n’y a pas d’hôpital. Nous disposons de quelques médicaments, mais nous n’avons ni les équipements ni les moyens nécessaires. Si quelqu’un est gravement blessé ou fait une crise cardiaque, il meurt faute de prise en charge. Aujourd’hui, une jeune fille souffre d’une appendicite. Elle doit être transportée à Beyrouth, mais cela reste impossible.
Q : Quels sont vos besoins vis-à-vis de la diaspora ?
R : À Beyrouth, nous avons des médicaments et des produits alimentaires prêts à être envoyés. Mais sans corridor humanitaire, il est impossible de les acheminer. L’État libanais, la Croix-Rouge internationale, les autorités religieuses — notamment Bkerké — ainsi que le Nonce Apostolique, qui s’est rendu plusieurs fois sur place, et Caritas, travaillent tous pour faire parvenir de l’aide. Mais jusqu’à présent, aucune autorisation n’a été accordée pour Rmeich, Debel et Aïn Ebel — ce que l’on appelle le triangle. Les habitants de ces villages ont choisi de rester chez eux, en sachant qu’ils s’exposaient à de grands dangers et qu’ils allaient en payer le prix. L’être humain est profondément attaché à sa terre. Elle fait partie de son âme, de son identité. Parmi les raisons qui nous ont permis de tenir, il y a l’aide reçue de l’Ordre de Malte, de Caritas, de Nawraj et de la Croix-Rouge. Ces organisations ont contribué à soulager les souffrances des habitants et ont joué un rôle essentiel dans
leur résistance. Mais il faut le rappeler : nous n’avons pas d’hôpital, et un centre médical ne peut pas remplacer un hôpital.

Corridors humanitaires : ce que dit le Droit International
- Le Droit International Humanitaire (DIH) impose des obligations conduisant à la mise en place de corridors humanitaires permanents et sécurisés lorsque les populations civiles sont privées d’accès aux biens essentiels.
- Les Conventions de Genève de 1949 et le Protocole additionnel I de 1977 obligent les parties d’un conflit à autoriser et faciliter le passage rapide et sans entrave des secours humanitaires impartiaux lorsque les civils manquent de nourriture, d’eau, de médicaments ou d’autres biens indispensables à leur survie. Le consentement des parties peut être requis pour organiser ces opérations, mais il ne peut être refusé arbitrairement lorsque la survie de la population civile est menacée.
- Le DIH autorise des mesures de contrôle des convois (inspection des cargaisons, encadrement des itinéraires et mesures de sécurité), à condition qu’elles reposent sur des motifs sécuritaires légitimes. En revanche, l’accès à l’aide ne peut être subordonné à des conditions politiques imposées aux bénéficiaires.
- Le DIH impose également la protection des civils, en particulier des blessés, malades, enfants, personnes âgées et femmes enceintes. Toute évacuation doit être volontaire ; le déplacement forcé de populations civiles est interdit et peut constituer un crime de guerre.
- Les travailleurs humanitaires, les hôpitaux, les convois de secours et les infrastructures indispensables à la survie de la population bénéficient d’une protection particulière. L’attaque d’un convoi humanitaire notifié ou d’infrastructures civiles essentielles peut constituer une violation du DIH.
- En pratique, un corridor humanitaire est un mécanisme de déconfliction négocié entre les parties en conflit afin de permettre l’acheminement de l’aide et l’évacuation des civils. Il repose généralement sur un accord définissant une zone géographique, une durée d’ouverture, des garanties de sécurité, des procédures de notification préalable et des modalités de contrôle.
- Les meilleures pratiques internationales recommandent : un accord formel entre les belligérants, une coordination avec les agences humanitaires compétentes, la neutralité du corridor, l’utilisation de coordonnées géographiques précises, une durée d’ouverture suffisante, ainsi que la protection de l’unité familiale et le caractère volontaire des déplacements.
Conclusion : lorsqu’une population civile est en danger et privée d’accès aux secours essentiels, les parties en conflit ont l’obligation juridique de permettre et faciliter des mécanismes sûrs d’accès humanitaire, dont les corridors humanitaires constituent l’un des principaux instruments pratiques.
La situation actuelle au Sud Liban
En mai 2026, il n’existe pas de corridor humanitaire permanent et officiellement désigné dans le sud du Liban. En revanche, l’aide est acheminée par des « transports identifiés » ad hoc, ou au cas par cas ; ils sont coordonnés conjointement par les agences
internationales et l’Armée libanaise.
Nous saluons le courage de ces convois humanitaires, spécialement ceux menés par le Nonce Apostolique, la Fondation NAWRAJ, OEuvre d’Orient et l’Ordre de Malte au Liban.
Pour l’accès des convois humanitaires, les organisations humanitaires utilisent le Système de notification humanitaire pour informer à la fois l’armée libanaise et l’armée israélienne (IDF) de leurs mouvements. Début mai 2026, environ 103 convois humanitaires, dont 19 de grande capacité ont atteint avec succès des zones difficiles d’accès au sud.
Ces convois s’organisent avec le soutien de la FINUL : Les Casques bleus escortent fréquemment l’aide de première nécessité. Début mai, un important convoi de 30 camions a réussi à atteindre Rmeich avec de la nourriture, du bétail et des fournitures
médicales.
Malgré ces protocoles, l’accès reste « limité » en raison d’une sécurité aléatoire (les passages autorisés et en principe sécurisés sont fréquemment bloqués par de soudaines reprises des hostilités), des barrières physiques (les munitions non explosées représentent des risques mortels pour les équipes d’assistance et les ponts sur le fleuve Litani ont été détruits, obligeant les camions d’aide à emprunter des itinéraires plus longs et plus dangereux), d’une insécurité persistante (malgré un cessez-le-feu fragile, les frappes aériennes fréquentes et les ordres d’évacuation réguliers au sud du Litani continuent d’en rendre l’accès régulier imprévisible).
La solution : obtenir la création d’un corridor humanitaire permanent
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